30 décembre 2012 ~ 0 Commentaire

SILA, ÉDITION 2012 : INDIGENCE, DÉSHÉRENCE ET FUITE EN AVANT.

SILA, ÉDITION 2012 : INDIGENCE, DÉSHÉRENCE ET FUITE EN AVANT. dans Culture livres-livres-livres_k01425011-300x216

Livres

« Il existe des âmes écrevisses reculant continuellement vers les ténèbres, rétrogradant dans la vie plutôt qu’elles n’y avancent, employant l’expérience à augmenter leur difformité, empirant sans cesse, et s’empreignant de plus en plus d’une noirceur croissante ». (Victor Hugo in Les Misérables).

« La culture c’est comme de la confiture. Moins on en a, plus on l’étale ». (Voltaire).

Comme chaque année, je ne rate pas l’occasion de visiter le Salon International du Livre d’Alger. Après nous avoir étouffés, au cours des récentes éditions, sous un chapiteau monté en face du Stade du 5 Juillet, décision prise sans discernement que nous avons dénoncée dans un article intitulé « Le SILA : La face cachée », paru sur La Voix de l’Oranie des 9 et 10 octobre 2011, les responsables de cet événement ont enfin consenti à le tenir au Palais des Expositions des Pins Maritimes qui offre de meilleures commodités que celui, d’une mortelle « inexpressivité », et totalement inadapté pour le minimum exigible tant par les participants que par les visiteurs. Devrons-nous mettre cette têtue expérience au compte de ceux qui considèrent que « sortir de l’analphabétisme équivaut à rentrer de plain-pied dans la culture » ? Triste certitude qui nous vouera, peut-être aux gémonies de ceux qui se reconnaîtront dans ce qui précède et qui disposent de tous les moyens pour nous reprocher de parler de choses qui, à leurs yeux, ne nous regardent pas, tellement ils sont convaincus que notre raison d’être dans ce pays est d’occuper, dans un silence d’ascète « la place » qu’ils ont bien voulu nous laisser. Chloroformés par le vertige des cimes où ils se retrouvent parce qu’ils ont accepté de se satisfaire de leur rôle de thuriféraires zélés, ils ont tout intérêt à prendre garde au réveil fracassant qui les extirpera de leurs chimères.

1/ Organisation.

Trois jours avant l’inauguration du SILA, le Commissaire du Salon, Directeur de l’Entreprise Nationale des Arts Graphiques (ENAG), a accordé une interview à un quotidien national où le lecteur avisé, habitué à cette manifestation relève, sans efforts particuliers, la béatitude inqualifiable et la conviction démesurée de l’interviewé qui s’est évertué, par un argumentaire bon enfant et laissant transparaître ce sacro-saint rôle qui consiste à montrer qu’il suit à la lettre la voix de son maître, nous assène impudiquement que tout va baigner dans l’huile et que la réussite de ce Salon ne fait aucun doute. Ainsi parlent ceux qui tiennent aux sièges où la « destinée » les y a invités. Mais la réalité s’est avérée être aux antipodes de ses déclarations et de ceux qui les lui ont-probablement-dictées.

L’entrée au Salon était gratuite et l’accès s’y faisait sans problème : voitures particulières, nombreux bus et surtout le tramway qui marquait un arrêt juste à quelques mètres de l’entrée du Palais des expositions, entrée idoine pour les visiteurs venant d’Alger ou de Bordj El Kiffan à bord de ce moyen de transport. Une fois dans l’enceinte, vous trouvez des plans portant les numéros (alphanumériques) des stands qui se trouvaient au sein des pavillons mais sans les noms de leurs occupants. Et c’est là que le calvaire commence pour l’écrasante majorité des visiteurs : il leur fallait passer par tous les pavillons pour découvrir celui qui abritait l’exposant qui disposait de ce qu’ils souhaitaient acquérir. Une véritable loterie ! Si la chance est de leur côté, il leur suffit de quelques dizaines de minutes pour régler leur problème. Quant aux autres, ils pouvaient étendre leur recherche sur…deux jours s’ils sont tenaces. Puis il y a une troisième catégorie : celle qui dispose des numéros des portables des responsables de stands où ils souhaitaient se rendre. Pourtant, le Commissaire du Salon avait bien déclaré dans l’interview citée ci-dessus, que des prospectus avec plans et noms des exposants seraient distribués aux visiteurs. Nulle trace de ce document. La veille de quitter Sidi-Bel-Abbès pour Alger, de sympathiques exposants turcs que j’avais rencontrés lors de l’édition de l’année dernière et avec lesquels j’ai eu un long entretien sur l’œuvre du mystique Jalal Eddine Roumi (604-672 / 1207-1273) m’ont adressé un SMS pour m’inviter à visiter leur stand et assister à une conférence qui allait être donnée par le Docteur Mehmet Nam, de l’Université d’Istanbul, le 25/09/2012 et prirent la précaution de m’indiquer le numéro de leur stand : le B/67. En allant leur rendre visite je passe devant les stands B/ 63, 64, 65, 66 et 68. Mais nulle trace du B/67. En examinant attentivement les stands, l’un d’eux avait des dimensions généreuses. J’en ai conclu que nos amis Turcs avaient été réorientés vers un stand dans quelque recoin pour accéder, éventuellement, à la demande de celui qui avait pris leur place. Ayant eu à en référer à un ami, celui-ci me répondit que cette pratique était monnaie courante. Et je me suis rappelé qu’il y a cinq ou six années, j’avais rencontré deux amis de Sidi-Bel-Abbès, exposants figés dans un stand que voulait occuper un Egyptien. Le commissaire du Sila alors était un autre Bel Abbésien, très connu, auquel je soumis ce problème. Il le résolut sur le champ : nos amis concitoyens restant où ils voulaient et l’Egyptien obtenant un stand qu’il jugeait meilleur. En cherchant le stand B/67, je suis passé inopinément devant un autre de quelque cinquante m2, vide avec les murs portant des vieux journaux bien mis en évidence. Sur le fronton était écrit « cinquantième anniversaire de l’Indépendance ». Quant aux pages de journaux bien visibles sur les murs, en m’approchant plus près, je reconnus qu’elles étaient les « une » de « El Moudjahid » depuis sa parution au Maroc : les trois premières étaient identiques et titraient en lettrines « Abbane Ramdane est mort au champ d’Honneur » avec une photo du Chahid » : à presque 55 ans de son assassinat par ses « frères » dans les environs de Tanger, je me rendis à cette triste évidence : les mensonges de guerre ont la vie longue.

2/ Les participants.

L’insistance avec laquelle les responsables ont annoncé le chiffre des participants étrangers tendait, d’une manière voulue ou innocente, à montrer l’intérêt que portaient les éditeurs étrangers pour notre pays. Or qu’en est-il réellement? Pour le livre français, deux géants devaient être visités : Gallimard et Hachette. Je savais que Gallimard allait participer avec 3644 titres puisque leurs services m’ont adressé, de Paris, leur liste quatre jours avant l’inauguration du SILA. Visitant leur stand, je fus étonné par l’ambiance « souk » qui y prévalait. Pas de titres des matières sur les rayonnages ce qui aurait fait gagner un temps précieux aux visiteurs. Pas de prix sur les livres créant inutilement et pour le seul désagrément du visiteur une cohue au niveau des caisses. Mais il y avait un détail qui m’avait choqué : « Les Misérables » de Victor Hugo n’était disponible qu’avec le second tome du roman ; un livre de philosophie en trois volumes ne comptait que deux tomes. La seule explication qui s’est imposée à moi – et je peux me tromper – c’est qu’il s’agissait de rossignols envoyés en Algérie pour pomper les devises comme d’autres viennent pomper nos sous. A l’exception d’une poignée d’éditeurs étrangers, tous les autres sont représentés par des personnes physiques ou morales algériennes et là l’informel devient roi à la barbe de toute cette armada de cadres détachés par les Ministères de la Culture, des Affaires Religieuses, des Douanes etc., pour la régularité du déroulement de cette manifestation qui apporte, il est important de le souligner, une grande bouffée d’oxygène pour nombre de nos compatriotes. Mais c’est dans le livre arabe qu’il faut mettre le holà. J’ai remarqué des titres qui m’ont extrêmement intéressé tel « l’orientalisme » d’Edouard Saïd pour 1200,00D.A. Mais la qualité du livre (papier, écriture, reliure plus d’éventuelles erreurs de pagination que je devinais) était telle qu’une poubelle n’en aurait pas voulu. Certes il y avait des éditions de grand intérêt dont les ouvrages sont confectionnés avec un rare professionnalisme mais elles se comptaient sur les doigts d’une main. J’ai eu à le dire et je ne me gêne pas de le redire : pour nombre de titres, notre pays détient le peu reluisant record de la plus forte concentration mondiale. Que font les commissions de lecture des deux principaux Ministères concernés : la Culture et les Affaires religieuses ? Et puis existent-elles vraiment comme je m’entête à le penser ? L’Algérie est-elle vouée à devenir le dépotoir intellectuel d’autres pays ? Là également, intervient l’informel. Des nationaux achètent les livres ramenés et appliquent une saignée sans scrupule. Les clients sont désarmés tout en remarquant le carrousel de cette légion de porteurs sortant des milliers de sachets en passant devant la douane! Les prix pratiqués sur les livres français dissuadent l’écrasante majorité de ceux qui en ont besoin. Certains importateurs s’arrangent pour facturer leurs livres légèrement en-dessous des prix marqués en euros sur leurs dos pour que le client se dise : « De toute manière, c’est moins cher qu’en France ». Je vous livre ce que ce client ne sait pas.

Il y a environ cinq années, un importateur d’Alger, spécialisé dans le livre arabe, m’a contacté pour lui communiquer une liste de titres portant sur le Fiqh de l’Imam Malik, une autre sur les œuvres des soufis et lui faire en parallèle une étude pour une éventuelle importation de livres français. J’ai pris contact avec les grandes maisons d’édition de l’Hexagone qui m’ont envoyé leurs catalogues (presque 150 Kg). J’ai fait un choix en tenant compte du niveau de notre lectorat et des besoins que m’ont conseillés certains versés sur le sujet. Quand j’ai abordé avec eux l’aspect commercial ils m’ont fait part de ce qui suit :

-Remise de 5% de la TVA s’agissant d’une exportation hors Union Européenne.

- Une remise d’office de 38% sur les prix des livres, remise pouvant atteindre 60% s’il s’agit d’un container et plus. De plus si la transaction se fait en fin d’année, c’est-à-dire à la veille de l’établissement des bilans, l’exportateur européen, sait qu’il va émarger à un abattement sur ses déclarations fiscales en fonction du chiffre d’affaires à l’export où des paliers de montants sont fixés par le fisc. Si l’exportateur fait un montant de chiffre d’affaires donné, il peut émarger à un abattement qui couvre toute nouvelle remise. Il y a alors de fortes chances pour que l’importateur algérien puisse émarger à une remise pouvant atteindre 80% ! Ainsi, un livre vendu 20 euros dans l’U.E. est facturé, au maximum 12,70 euros et au minimum 4 euros ! Le prix payé par l’importateur algérien varie donc, selon les quantités, de 4 à 12,70 euros soit une moyenne de 8,35 euros ! Mais certains importateurs raisonnent ainsi : « le client algérien va voir que le livre est vendu en France 20 euros (soit 2800,00 D.A). Le lui cédant à 2000,00D.A, il sera convaincu qu’il aura fait une bonne affaire puisqu’il fait une économie de 800,00D.A. » Quand on sait que ce livre a été acheté entre 560,00 et 1778,00D.A, nous avons la certitude que la vraie différence n’est pas restituée à la banque qui a ouvert l’accréditif. Enfin, j’ai assisté dans un stand étranger, à la tentative d’une transaction normale : un client algérien, après avoir fait un choix important de livres, demande à l’exposant de lui faire un reçu d’enlèvement pour le présenter à la douane pour y régler les 5% de droits de douane et les 7% de TVA ce qui lui permettra de faire rentrer son camion au sein de la foire pour enlever légalement sa marchandise. L’exposant lui répond que ce n’était pas possible pour au moins la moitié des livres que le client avait choisis car il ne les avait pas déclarés. Toutes les pratiques frauduleuses qui ont fait fleurir ces commerces informels qu’il était temps d’éradiquer, sont finement connues des Etrangers, les plus grands spécialistes du sujet étant les Chinois… puisque, pour aller au SILA, j’ai emprunté l’autoroute où tout n’est pas beau à voir et où il y a beaucoup à dire.

Un nombre de conférences non négligeables était programmé. Bon nombre se déroulaient dans les stands des exposants qui vendaient les livres des conférenciers. Je suis tombé sur l’une d’elle : un conférencier débitait son texte pour moins de dix personnes assises et la majorité des chaises étaient vides. J’ai de suite pensé à une chanson de Léo Ferré au titre de « Quartier latin » où il dit, entre autres :

« Ce vieux prof qui parlait à son aise

Très bien sauf que c’était pour des chaises ».

Il est largement à la portée des organisateurs de dégager deux ou trois espaces avec les commodités d’usage pour ce genre de manifestations surtout qu’il s’agit parfois de grands auteurs.

3/ L’avenir du SILA.

Nous avons noté quand même une satisfaction : l’émergence d’une édition nationale de qualité, à prix abordables avec toutefois une absence de prise en charge efficace du circuit de distribution.

Je me suis senti humilié et quelque part trahi de voir que le SILA reste un luxe réservé à la seule capitale. Les décideurs, je le sens, n’en ont cure et peu leur importe si 32 000 000 d’Algériens sont ignorés. J’ai écrit dans l’article « Le SILA : la face cachée » que j’avais rencontré, lors de l’édition 2011, un professeur universitaire d’Adrar –nous étions à la même table pour déjeuner-qui s’est déplacé pour l’achat de trois livres spécialisés qu’il a payés 9 000,00D.A. alors que les frais de déplacement, d’hébergement et de taxis qu’il avait déboursés s’étaient élevés à quelque 40 000,00D.A ! et le bouquet final à cette injustice allait venir du premier ministre qui vient d’être remplacé (je m’excuse mais un trou de mémoire ne me permet pas de retrouver son nom) qui a imposé aux importateurs de voitures de payer une taxe de 1% sur les prix des véhicules – et c’est donc l’usager qui devait la payer- pour supporter une part du prix du billet du tramway et du métro pour les usagers algérois. Si l’Est, l’Ouest et le Sud sont algériens à part entière, rendez-leur justice en leur organisant « leurs » Salons du Livre. Alger sera désencombrée et vivra mieux durant son SILA. Et s’il fallait alléger le coût du transport à une frange de nos compatriotes je serais partant pour que cela se fasse en faveur des habitants des régions reculées de notre immense pays.

Par Mohamed Senni.Contact : mohamedsenni@yahoo

   

 

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