08 janvier 2013 ~ 0 Commentaire

D’IBN ARABI A L’EMIR-EL-KADER. de Mustapha CHÉRIF

                           

                                          D'IBN ARABI A L'EMIR-EL-KADER. de Mustapha CHÉRIF                                    dans Mystique lemir-abd-el-kader

                                                                               L’Emir Abd – El – Kader

  Quand l’assurance nuit à la connaissance.

                                                      

                                                                                      Par Mohamed Senni (Ingénieur).

 

 

Je viens de parcourir laborieusement l’article publié par le journal « l’Expression » du 24 mars passé, signé Mustapha Cherif,
et ayant pour titre « d’Ibn Arabi à l’Emir Abd-El-Kader ». L’attrait du sujet malgré sa difficile lecture (induite par une absence d’ordre et
l’impossibilité d’en saisir le but), le nom de l’auteur et les hautes charges qu’il a occupées dans un secteur vital (Ministère de  Enseignement Supérieur), nonobstant ses multiples activités internationales, me prédisposaient à la lecture d’un texte que j’étais sûr  de classer avec quelques rares articles-de Mostafa Lacheraf,  Abdou Limam ainsi que d’autres- qui, chatouillant mon orgueil et ma fierté, ont une place spéciale dans ma bibliothèque. Mais ma déception, surtout pour la manière dont le texte a été concocté, a été indicible et mon enthousiasme s’est vite refroidi.

Le titre, en lui-même, concerne les lecteurs versés sur le sujet et ceux qui, aujourd’hui nombreux – mode oblige- ont un engouement pour la mystique sans pour autant  en maîtriser les subtilités qui  excitent la curiosité intellectuelle. Les premiers  resteront sur leur faim et les seconds ne sauront-sans jeu de mots-à quel saint se vouer. Un sujet comme celui que nous avons sous les yeux impose à son auteur un article où, à la clarté qui doit primer, doit s’allier  une pédagogie magistrale- hélas  totalement absente dans ce qui nous est proposé – ce qui n’aurait pas été de trop pour une meilleure vulgarisation du message. Un éclairage  précis aurait  apporté autre chose au lecteur que les assertions avancées avec une absence totale de sources, de dates de naissance et de décès des mystiques cités et quelques lignes sur ce qu’ils furent et surtout déceler cet étrange vecteur véhiculaire utilisé qui autorise à les « réunir» ensemble. Le lecteur, livré à lui-même, est alors contraint de se débrouiller seul pour saisir ce que le texte-et donc l’auteur- n’arrive pas à lui présenter, ce qui relève de l’utopie. Cinq noms de soufis, cinq dimensions différentes et des appréciations communes qui vont à certains comme des gants et impossibles à coller à d’autres, ce que nous verrons dans le détail.

Avant d’aller plus loin, il faut rappeler une vérité qui tient au style d’Ibn Arabi : le Prophète (ç) a été envoyé à l’ensemble de l’humanité utilisant une langue compréhensible par le plus grand nombre et ce sont les nations étrangères à l’Arabie qui vont en devenir maîtresses sur tous les plans. Or Ibn Arabi a son vocabulaire propre. Dans les Foutouhate al Makkya (les Illuminations de la Mecque), on trouve un style. Dans les « Fusûs El Hikam » (Les lobes de la Sagesse), ce sera un autre, tellement  ardu qu’aucun orientaliste au monde n’a pu traduire ce livre :  Nicholson l’Anglais, sommité mondiale, Professeur à Cambridge, baissa tout simplement  les bras en essayant de traduire en anglais « les Fusûs » déclarant  à l’un de ses élèves Aboul Alaa Afifi (1897-1966) à qui il donna le thème d’une étude de doctorat : « Voilà un livre difficile à comprendre dans sa langue en dépit des nombreuses interprétations qui en ont été faîtes ; qu’en sera- t- il dans une autre ? » (1).

Or, « el Fusus» était justement proposé par l’orientaliste anglais à Aboul Alaa fifi comme sujet de thèse en 1927. Le postulant raconte (1) : « J’ai ccepté le sujet proposé par le Professeur Nicholson et j’ai entamé la lecture es œuvres d’Ibn Arabi en commençant par les Fusûs avec les commentaires de  Kachani, à plusieurs reprises, mais »… « Le livre est écrit en  arabe limpide et chaque mot, considéré séparément,  a un sens clair mais le sens général de chaque phrase ou d’un ensemble de  phrases n’est qu’énigmes ou charades dont la complexité  et l’absence de visibilité croissent avec le  commentaire ». Et le Docteur Afifi d’expliquer que ce n’est qu’après avoir
lu plus de vingt ouvrages (entre édités et manuscrits) d’Ibn Arabi qu’il  surmonta  tout ce qui lui entravait la  compréhension. Il finira lui-même professeur à Cambridge.

Aucun orientaliste,  que ce soit Louis Massignon (1883-1962) qui avait pourtant de très bonnes  prédispositions pour la compréhension du langage ésotérique grâce à son étude  « La passion d’El Halladj »  (244 / 858 – 309 / 922) qui le mena plusieurs fois (on a  parlé de sept) en Irak  pour se recueillir  sur le tombeau du Fou de Dieu qui, bien avant sa mort, avait écrit qu’il  mourrait sur la Croix, (ce qui lui arriva après un terrible martyre)  à l’issue d’un procès où l’esprit fut  condamné au profit de la lettre et où la politique-il était taxé de crypto
chiite- n’était pas étrangère, ni le néothomiste espagnol Asin Palacios,  reconnu comme le plus grand spécialiste d’Ibn Arabi, auteur d’une remarquable  biographie du Cheïkh El Akbar, brillamment traduite de l’espagnol à l’arabe par  le prolifique philosophe polyglotte égyptien Abdou Er-Rahmane Badawi, ni  Nicholson, ni Nyeberg le Norvégien qui a fait une étude intéressante sur les  livres dits « petits » d’Ibn Arabi, ni même Ech-Chaârani (mort en 973 /  1565) qui a fait un excellent résumé des Foutouhate dans son  livre « El Yaouakit oual Jawahir »  n’ont abordé les « Fusûs ».  Pourtant ce livre se  présente, en format  normal,  en un seul volume d’un peu moins  de 180 pages (avec commentaire) comparé à « el- Foutouhate  Al- Makkiyya» qui, lui, compte quelque quatre  mille et Chodkiewicz  a  estimé qu’à cause de la spécificité de la  terminologie propre à Ibn Arabi, la traduction des « Foutouhate » en  français nécessiterait environ quinze mille pages ! Il nous faut repréciser  que la langue utilisée dans les « Fusûs » est d’un autre style que  celui utilisé dans les « Foutouhate » d’où une difficulté de plus  pour aborder Ibn Arabi. Selon Hadjji  Khelifa (1017 /  27 Dhoul Hijja 1067 –  1609 / 6 octobre 1657), auteur du célèbre « Kechf Ezzunûn » où sont  cités les titres de 15 000 ouvrages, 1 000 auteurs et 300 thèmes, il existe  vingt-deux commentaires des « Fusûs » et, selon Mohamed Rajeb Hilmi,  un descendant d’Ibn Arabi et commentateur de son livre-clé, trente sept (entre  arabes, persans et turques). Les plus célèbres sont ceux d’El Kachani (mort en  730 / 1330 à Baghdad), de Sadr-Eddine El Konoui (mort en 671 / 1272), élève  d’Ibn Arabi – de Konya, en Turquie où a résidé son maître – de Abdurrahmane El  – Jami (mort en 898 / 1492) ainsi que de Abdelghani En-Naboulsi mort en  1143/1730. Henri Corbin (1903-1978) affirme que «  sur 856  ouvrages d’Ibn Arabi prouvés, seuls 550 nous sont parvenus, attestés par 2917  manuscrits ». Osman Yahya a dénombré, lui, cent vingt deux commentaires dans  la seule langue persane pour les« Fusûs » !

Avec ce qui précède, nous remarquons que, pour un livre écrit en arabe, par un auteur arabe, les commentaires qui en ont  été faits  l’ont été davantage dans les  langues turque  et persane. N’y a–t-il  pas des notes en marge sur le  commentaire d’El Kaïsari écrites par l’Ayatollah Khomeiny (1902-1989)  lui-même ? Le livre en question,  le  plus important de tous ceux écrits par le grand mystique andalou, doit être
abordé avec un mélange homogène, équilibré et hautement dosé en connaissances  ésotérique et exotérique et, à de très rares exceptions, ceux qui  veulent s’attaquer à Wahdat al Wujûd  (l’Unicité de l’Etre) thème central de ce livre et de l’œuvre d’Ibn Arabi en
général, gagneraient  à méditer cela.  Mais la mise de côté de tout sentiment d’infatuation avec un minimum de  modestie et d’humilité  et un maximum de  connaissances très pointues sont, au préalable, nécessaires. Mais, signe des  temps, ces exigences relèvent aujourd’hui, chez nous, de la gageure.

Pour conclure nous rappelons que «  la doctrine d’Ibn Arabi est basée sur le logos, loi de l’Etre et de la  Nécessité, qui n’est autre  que la
première épiphanie de Dieu ». Voici ce qu’en conclut un des plus récents commentateurs des Fusûs, Aboul Alaa Afifi :

     الفصوص كتاب في
الفلسفة الإلهية الممتزجة بالتصوف البحت. وغاية المؤلف فيه البحث في طبيعة الوجود
بوجه عام وصلة الوجود الممكن-العالم- بالوجود الواجب- الله- وأخص ناحية فيه كما
تشهد بذلك عناوين فصوله البحث في الحقيقة الإلهية متجلية في أكمل مظاهرها في صور
الأنبياء عليهم السلام فإن كل فص من فصوصه يدور حول حقيقة نبي من الأنبياء يسميها
كلمة

فلان أو فلان وهي تمثل صفة من صفات الحق.
  

Traduction :
« Al Fusûs ne relève pas d’une démarche purement soufie. C’est plutôt un  ouvrage de théosophie imprégnée de soufisme, l’objectif principal de l’auteur étant de traiter les questions relatives à la quiddité de l’Etre de manière  générale, puis de déterminer les rapports entre l’être possible (l’Univers) et  l’Etre Nécessaire (Dieu). Comme en témoignent les titres de ses chapitres, la  spécificité de cet ouvrage réside dans les développements consacrés à la  réalité divine, manifestée dans ses épiphanies les plus parfaites à  travers les Prophètes en tant que figures archétypes. Chaque chapitre (Fass,  littéralement chaton) a pour thème « la réalité » de l’un des  Prophètes. Cette réalité, désignée par « Verbe  » de tel Prophète,  n’est en effet rien d’autre que la manifestation de l’un des Attributs de Dieu,  l’Etre par excellence ». (1-2).

Chaque  paragraphe de l’article fait apparaître une étrange redondance avec ceux qui le  précèdent ou le devancent, traduisant soit une précipitation dans la rédaction  ou un copier-coller hâtivement et maladroitement utilisé mais ne laisse jamais  transparaître une maîtrise du sujet. L’obligation de suivre le cheminement de  l’auteur pour élaborer notre réponse  ne  manquera pas d’avoir un impact qui risque de nous mettre à l’index. Mais aucun choix  ne nous est laissé. Conscient de cela, nous demandons à ceux qui relèvent cet  aspect  de nous honorer de leur  indulgence et leurs pertinentes  critiques seront les bienvenues. Mais poursuivons  notre propos.

Plus grave est cette mise totale, par  l’auteur, sous éteignoir  des Fouqaha qui  ont joué un rôle  important dans la  transmission et la défense de l’Islam. Cet éclectisme qui semble être sciemment  voulu, blâmable à maints égards, nuisible à la cohésion communautaire, demeure  inexplicable et va à contresens des conclusions  qu’avance l’auteur. Exclure les Fouqaha-en les taisant- dont la majorité
était  pourtant portée sur le mysticisme  (tel celui d’Abou Hamid El-Ghazzali –mort en 505/1111-, d’El Jounaïd mort en  297/ 909- de Tarmidhi mort en 320/932, de Sidi Abd-El-Kader El Jilani mort en  561/1165, de Abdelkrim El Jili mort en 826/1426 etc. pour ne citer que ceux-là)  est inexplicable. Il n’est de secret pour personne que les plus grands Soufis se  démarquaient des Fouqaha-et nous le verrons un peu plus loin-mais  les occulter aujourd’hui ne sert pas l’unité  et l’harmonie qui doivent primer dans les rapports que se doivent d’avoir les
Musulmans entre eux si, unité et harmonie sont toutes deux  revêtues de tolérance et dénuées de calculs.  Un exemple : le plus grand commentateur du Sahih de Boukhari, Ibn Hajar Al  Askalani (mort en 852/1449)  a  composé  un recueil englobant les hautes personnalités ayant marqué son siècle : « Ad-Dourar al kamina fi  a’yane el mi ‘a Thamina » (Les perles embusquées des auxiliaires du VIIIème
siècle) où sont citées indistinctement les sommités de cette période. Bien  qu’ayant critiqué certains soufis, il affiche clairement un jugement tout à  l’honneur d’Ibn Arabi et fera même un commentaire sur le poème dit « Ta’iyya »  -poème mystique d’Ibn El Faridh l’Egyptien (576 / 1180   – 632 / 1234),  surnommé « le Sultan des Amants »  celui-là même qui, sollicité par Ibn Arabi, pour faire un commentaire sur sa  propre « Ta’iyya » (poème dont la rime se termine par la  lettre « t »), répond au grand mystique  andalou : « le commentaire que vous voulez de moi se trouve dans  votre livre El Foutouhate El Makkiyya ». Un deuxième exemple :  il concerne Ibn Sina (août 980-juin/juillet 1037) dont  El Jāmi (mort en 1142) considère  que son livre « les Directives et  Remarques » (al-Ishārāt  wa Tanbihat)  « conduit au blasphème et sa conception du monde n’apporte à l’âme que le  pressentiment du malheur ». « Il – Ibn Sina – a été jugé trop philosophe  par les religieux et trop religieux par les philosophes ». Il n’empêche  que son livre « les Directives et Remarques » fut commenté avec un rare soin par  Fakhreddine Razi, né à Rayy (Téhéran en 543 / 1148 et mort à Hara en 606 /  1209), grande figure de l’Islam et auteur de l’une des plus importantes  exégèses du Coran et la plus volumineuse. Des Cadis el Coudât (Juges des  Juges), des plus grands rites de l’Islam ont été des serviteurs d’Ibn Arabi.
Pourtant, comme nous l’avons précédemment signalé, tous les Jurisconsultes de  l’Islam ont été viscéralement haïs par les Soufis sauf un : l’Emir  Abd-El-Kader qui fut toujours entouré d’une pléiade de Fouqaha (les onze  membres du Majliss Ec-choura, les Khalifats, les secrétaires, ses légendaires  lieutenants tels les  Ben Allal, El  Bouhmidi El Oulhaci, Benfréha El Mhaji et tant d’autres). Notre auteur
n’hésitera pas pourtant  à  qualifier les Soufis de guides qu’ils le  fussent réellement-et il y en a eu beaucoup-ou qu’ils ne le fussent point et
ils furent plus nombreux que les premiers.

1/ Examen et
objections  du contenu de l’article.

1/1.Ce texte nous appelle à  « redécouvrir nos grands maîtres mystiques, véritables guides et  éducateurs, pour prendre du recul, vivre raisonnablement, sereinement et  honnêtement … ».En lisant cela, une question vient instantanément à  l’esprit : à qui l’auteur s’adresse-t-il ? Ces deux lignes, par leur  simplicité, cachent tout un fastidieux programme qui semble échapper à  celui qui les a écrites! Redécouvrir nos mystiques –ils se comptent par  milliers- et voir si leurs modèles sont des exemples de raison, de sérénité et  d’honnêteté nécessiteraient une encyclopédie. La dernière vertu citée (l’honnêteté)  n’a pas lieu d’être  pour ces hommes  auprès desquels nous sommes invités à nous ressourcer et  se trouve là comme un cheveu sur la soupe de  la même manière-au demeurant fort troublante- que l’auteur cite les mots  « licite » et « illicite » respectivement cinq et deux  fois. Est-ce par effet ésotérique ? Quant à la raison et l’argumentaire, ils
ont  toujours été mal acceptés par les  Soufis. Quand les premiers penseurs de l’Islam, les Mou’tazila, connurent leur  déclin avec la théorie d’Al Ash’ari (260-333/873-944) qui fut durant quarante  années des leurs, la raison relèvera presqu’exclusivement des seuls  philosophes. Ils seront, pour cela, chargés autant par les Soufis que par les  Fouqaha. « La philosophie islamique s’articule autour de la religion. Nos
philosophes n’ont pas étudié la philosophie grecque en tant qu’historiens mais  en tant que musulmans dans l’esprit de corroborer   la Révélation ».

Aux premiers pas de la  philosophie, fut le Kalam.  Ce terme a  connu plus tard d’autres appellations : théologie dialectique, science de
l’Unicité etc. Deux Ecoles ont dominé ce mouvement :

-l’Ecole rationaliste de l’I’tizal, née  au IIème siècle (VIIIème), presque par hasard. Les Mutazilites, dans leur  explication, «  s’inspirent de la philosophie grecque et  néoplatonicienne. Ils distinguent entre l’essence du monde  et son existence à partir d’une matière  éternelle composant ses propres lois. De cette matière découlent les particuliers  et leur ordre ».

-l’Ecole Ash’arite au Xème, qui laminera  la première, en sera la deuxième. Pour les Ash’arite, cette interprétation des  Mutazilites «  revient à nier toute puissance de Dieu et à nier ses  miracles. Ils s’inspirent de l’atomisme de Démocrite (v.460 avant J.C.-mort
v.370) : Dieu crée les atomes et intervient dans leur combinaison. Il est  donc Le Seul Créateur du monde et de son ordre ».

1/2.Il est totalement faux  que les «éminents Soufis » existent depuis 15 siècles alors que le  Soufisme, en tant que tel, ne voit le jour, selon Ibn Taymiyya, qu’après le  troisième.  C’est par un besoin de  légitimité que certains mystiques et hagiographes ont mis des noms du premier  siècle parmi les Soufis pour se donner bonne conscience et surtout légitimité. Selon  l’auteur,  ils adoptent un mode de vie  réduit à sa plus simple expression occultant singulièrement le Coran et la  Sunna. Pourtant il suffit de lire « Michkat el Anouar » (La Niche des
Merveilles) d’Ibn Arabi avec ses authentiques cent-un Hadiths, son exégèse du  Coran et certains commentaires de ses propres œuvres pour se rendre compte de  cette grossière bourde.

1/3.Les maîtres spirituels ne  peuvent être assimilés à des guides- ci ce n’est pour leurs adeptes- ce qui  conférerait à l’Islam un caractère clérical cet Islam qui, dans tous ses  commandements, est une affaire entre le Créateur et ses créatures. Sans  intermédiaire. Celui qui doit être investi de la fonction de guide par les  Musulmans doit  leur parler dans  le langage qu’ils assimilent mais pas celui  qui est l’apanage des « initiés » alors que le Prophète a été envoyé  à l’humanité entière sans distinctions.

2. Edition des œuvres d’Ibn Arabi par  l’Emir Abd-El-Kader.

A l’apparition de  l’imprimerie moderne, l’Emir, alors à Damas, qui disposait d’une copie des  Foutouhate El Makkiyya  décida de prendre
en charge sa diffusion. Or, il savait  que son maître spirituel était, à lui tout seul, une Institution en Turquie. (A  partir de Keyseri mort en 1350, la doctrine de Wahdat El Wujûd va peu à peu  être officiellement liée au pouvoir ottoman) (2). Le Sultan de son époque avait
demandé à Ibn Arabi de lui adresser un exemplaire écrit de sa main ce qu’il fit.  L’Emir le savait. Aussi  délégua-t-il  deux de ses compagnons algériens auprès du Sultan avec lequel il entretenait  d’excellentes relations pour les autoriser  à corriger le sien sur la base de celui  écrit de la main de son maître. Ainsi il fit  profiter les lecteurs de la version que nul ne peut contester. Nous n’avons vu
nulle part qu’il aurait édité d’autres œuvres du Cheïkh El Akbar ce que nous  n’excluons pas pour autant, jusqu’à plus ample informé. Ainsi donc ce n’est pas  dans la Zaouïa de Jalal Eddine Er-Roumi (1207-1273) que ce manuscrit était  oublié. Cette affirmation gratuite porte une atteinte  grave au génie de ceux qui, en Turquie, étaient  passionnés par Ibn Arabi. Au risque de nous redire, nous réaffirmons qu’il
existe plus de commentaires en turc des « Fusûs » qu’il n’en existe  en arabe. Rappelons qu’à Damas l’écrasante majorité du peuple et les Oulama  étaient farouchement hostiles à Ibn Arabi au point où  son tombeau servait d’urinoir. Mais dès le  début de leur conquête de la Syrie et de l’Egypte et de leur entrée à  Damas en 1512, les Turcs, sur l’initiative de  leur neuvième Sultan, Sélim II (1512-1520), « bâtirent sur la tombe du  maître un véritable complexe monumental, comprenant qubba (mausolée), jâmi’  (grande mosquée)  et takiyya (c’est-à-dire  une cantine pour les pauvres, et non un « couvent » pour soufis) » (2).  Nous savons comment ils l’ont réalisé, nous devinons avec quelle ferveur ils  l’ont fait et demeurons béat face à cette intelligente et impressionnante  projection sur l’avenir qu’ils ont mise en préalable à ce projet. Comment  peut-on insinuer qu’ils aient oublié une œuvre  aussi colossale que les « Foutouhate »  et, qui plus est, dans une Zaouïa de l’auteur de « Medh En-Nabi »,  délirant poème de…40 000vers ? ce même auteur qui donna pour titre à
l’un de ses livres celui d’un poème d’Ibn Arabi « Fihi ma fihi ». « C’est  avec Sélim, le bâtisseur du mausolée d’Ibn Arabi à Damas, que la doctrine  akbarienne devient affaire d’Etat »… « Ibn Kamal Pacha (m.940/1534),  savant polygraphe qui fut le šaykh al-Islām de l’Empire durant les dix  dernières années de sa vie, est la personnalité la plus notoire à apposer le  sceau de l’orthodoxie sur la doctrine d’Ibn Àrabi » (2).

C’est au génie de l’Emir, et de  l’Emir seul que cette résurrection des « Foutouhate » est due. Il n’y  a pas eu un autre algérien impliqué, l’écrasante majorité des Tourouq  algériennes ignorant alors totalement Ibn Arabi ou le connaissant si peu. Quant  aux Oulama il se peut qu’ils s’en tenaient à ce qu’a écrit l’Algérien El  Makarri (mort en 1631), – artiste du verbe selon Jacques Berque –  auteur du célèbre Nefh Ettib ( œuvre qui ne  verra point de semblable jusqu’à nos jours, toujours selon  le même Jacques Berque), qui rapporte, dans
une biographie consacrée au mystique andalou que, lorsqu’il prit connaissance  des « Fusûs », le Cheïkh el Islam, l’Imam Afif Eddine al–Yafi’ le  Yéménite ( 697-1297 / 768 – 1376), adepte de la Qadiriyya et de la Chadhiliyya,  recommanda que l’on s’abstienne de lire ce livre. Sans être catégorique, il  semble que ce soit également lui qui  adressa une lettre à tous les grands maîtres théologiens, de l’Indus au
Portugal, pour leur demander de s’abstenir de le lire  car ils comprendraient exactement le  contraire de ce qu’a voulu dire Ibn Arabi. L’Emir avait une connaissance très  fine,  totale et clairement assimilée, pour  tout ce qui touchait à sa Religion et  à ceux qui gravitaient autour: Fouqaha, théologiens, confréries, et savait  exactement où se trouvait l’endroit des modèles de serviteurs de Dieu dans son
pays. Plus encore, il connaissait leurs maîtres, ceux de ces derniers et  pouvait remonter à travers les siècles. Il l’a écrit de sa propre main.
Mystique, il l’était. Dans ses chevauchées, les Fouqaha l’entouraient. Lorsque  les perspectives de combat s’estompaient c’étaient les jeunes combattants qui s’agglutinaient  autour de lui pour suivre ses cours. Quand il sollicitait un de ses compagnons  pour rédiger une correspondance il apposait son cachet n’éprouvant aucun besoin  de relire. Nous pouvons étaler des écrits qui laisseront pantois ceux qui les  liront sur la connaissance, par l’Emir, de ses compatriotes. Quand on lit ses  écrits, on peut aisément noter, noir sur blanc, exactement ce qu’il aurait  pensé de se voir citer à côté des quatre noms avec lesquels Monsieur Mustapha  Cherif a pris la liberté de le mettre. Ceux qui se pavanent avec leurs  littératures sur lui font dans l’exotisme tel que voulu sous d’autres cieux.  Tout reste à dire. Nul ne peut prétendre redorer son blason ou rehausser son  prestige : il ignorait le premier et honnissait le second. Ce sujet, il  l’avait définitivement bouclé à moins de 24 ans et il ne revint jamais dessus.  De grâce, cessons alors  de sombrer  dans la récupération primaire et l’indigence
intellectuelle. On le savait Qadiri mais la mission qui lui a été imposée par  une volonté populaire exprimée par la frange la plus importante de la  population algérienne ne l’autorisait pas à imposer son idéologie en usant de  son aura ou de son pouvoir ce que n’aurait jamais hésité à faire tout autre que  lui.  Cela s’appelle tolérance,  désintéressement, ouverture sur l’autre et respect infini des préceptes divins
qui commandaient sa fonction et lui dictaient son comportement. Il n’émargeait  pas à Beït El Mal (trésor public) auquel il avait le droit de le faire et n’a  habité qu’une tente pendant tout l’exercice de sa mission pour sa patrie et  même avant. Il est vrai qu’il a habité dans des châteaux…en tant que prisonnier  d’une grande nation dont la trahison de la parole qu’elle lui a donnée deux  fois dans la même journée du jeudi 2 3 décembre 1847, par Lamoricière  d’abord à Sidi Brahim puis par le Duc d’Aumale, fils du Roi des Français le  soir même à hazaouet, était plus grande puisqu’elle est restée indélébile  jusqu’à  à nos jours et le restera jusqu’à  ce que « Dieu héritera de la Terre et de ce qu’elle contient ».  On sait qu’il a enseigné « El  Ibriz » de Sidi Abdelaziz Ed-Debbagh, de tête, à certains de ses  compagnons, alors qu’ils étaient tous emprisonnés à Amboise. Pour accomplir la  tâche qui lui était dévolue, il a mis son mysticisme « en  veilleuse », contrairement à d’autres. Signalons que la mise sur « la  voie » s’opère généralement-sauf pour Ibn Arabi- à partir de 40 ans, âge  où le Prophète reçut le Message divin. Et l’Emir avait 39 ans quand il avait  quitté définitivement l’Algérie le 25 décembre 1847.

«Les grands maîtres  soufis, comme l’Emir Abdelkader, Abderrahmane Thaâlibi, Ahmed Benyoucef, Abu  Medyan et Ahmed Tidjani, et tant d’autres, furent d’exemplaires savants,  patriotes et éducateurs hors pair, rempart contre les dérives de toutes  natures, les idolâtres, les envahisseurs, les despotes  et les corrompus». Là, on est dans un  étrange mélange des genres où parmi les cinq mystiques cités certains sont aux  antipodes des autres et pour cause ! Aussi tenterons-nous,  autant que possible, de retracer l’essentiel  de leur itinéraire et aisserons au lecteur le soin d’apprécier lui-même les  particularités entre ces cinq figures du Soufisme que nous propose l’auteur.

Ahmed Tijani (? 1150/1737
–Fès 1230/1814).

Au Vème  siècle au Maroc, le soufisme prit un caractère résolument national s’attelant  principalement à la seule école chadhilite-jazoulite. Même la Qadiriyya fut  marginalisée. Aussi, dès l’apparition de la Tariqa tijaniyya, introduite par  Ahmed Tijani,  un très fort mouvement
d’opposition de la part des Tourouq locales se dressa face à un homme qui  clamait sa suprématie sur tous ses contemporains d’entre les Pôles du soufisme.

Avant de créer  sa Tariqa en Algérie et ce en 1782, Ahmed Tijani fut l’élève de Chouyoukh de  plusieurs Tourouq dont la Ouazzaniyya, la Derkaouïa  et la Nacériyya (l’Encyclopédie du Soufisme  de Abd-El-Mon’im El Hanafi lui attribue d’autres Tourouq)  mais ses ambitions le poussaient à  outrepasser leurs limites. Dépassant tous les intermédiaires, il proclama qu’il  reçut-alors qu’il se trouvait à Boussemghoun, dans le Sud-ouest algérien-  un ordre directement du Prophète (ç) pour  créer sa propre Tariqa qu’il appela « El Mohammadia ». Cette « garantie »  d’avoir reçu l’injonction du Prophète l’amena à édicter des règles drastiques  vis-à–vis de ses futurs adeptes. Ceux-ci ne doivent en aucun cas être en  relation avec un autre Cheïkh quelles que fussent son envergure spirituelle et  sa dimension humaine,  ils ne doivent pas  non plus quitter sa Tariqa pour une autre et il leur interdit de se recueillir  sur les tombes des Saints, passés ou à venir, à part lui. Il finira par  comprendre que pour son  double intérêt,  moral et matériel, il n’accordera ce privilège qu’à Idriss parce que c’est en lui
que se reconnaît toute la population de Fès où toutes les réserves furent  formulées à son encontre. Le Sultan Moulay Slimane (1792-1822), toujours prompt  à accueillir favorablement ceux qui sont persécutés par les Ottomans d’Alger le  reçut avec égards mettant même une grande maison et une pension conséquente à  sa disposition quand il quitta l’Algérie en 1798. Il obtient  même une subvention du Palais pour construire  sa Zaouïa. Une  protection lui fut  assurée sur son chantier que certains opposants à la construction voulaient  entraver. Toute cette attention avait pour but de mettre cette nouvelle Tariqa  face aux Tourouq locales qui s’opposaient au Makhzen. Le Sultan qui le recevait  dans ses soirées scientifiques n’épousa pas pour autant sa Tariqa et resta fidèle  à la Nacériyya.

Contrairement  à la derkaouïa, la tijaniyya ne prônait pas l’ascétisme, l’indigence, la  mortification, l’abstinence ou le dénuement. Ahmed Tijani fut connu pour être  porté sur la bonne chair, le luxe dans l’habillement et son goût pour les plus  nobles races de chevaux. Il assurait à ses « Ahbabs » (adeptes)  d’accéder à l’opulence dans ce bas-monde et le Paradis dans l’autre. Il prônait détenir « les secrets du non
manifesté » (El ghaïb)  alors que le Coran nous enseigne : «   Il détient les secrets du non manifesté. Nul autre que Lui ne les  connaît »)  (Coran, sourate 6. « El Anâm », verset 59).
Ce verset, est d’ailleurs explicité par un Hadith où le Prophète (ç) dit : « Les  secrets du non manifesté sont au nombre de cinq et Seul Allah les  connaît ». Cette approche alléchante décida les commerçants et les riches à  le suivre ce qui imprima à sa doctrine un éclectisme qui va à contre-courant de  ce que la communauté musulmane tenait de la Sunna : la cohésion. Les  ensembles urbains se rallièrent à lui. Une fragmentation de la société s’opéra  dans l’indifférence totale.

Sa Tariqa  fut confrontée à de sérieux problèmes lors de son émergence parce que Tijani n’aurait  pas été Chérif (noble) et ceci à une époque où toutes les confréries avaient  eu, avant lui, ou avaient, à son époque, des Pôles d’origine chérifienne  ce qui conférait un atout de poids pour leur  légitimité. Il tenta de se faire établir un arbre généalogique l’incluant dans  « Ahl El Beït ».Mais ceci ne dissipa point les doutes sur la  recevabilité et l’intégrité de sa généalogie. De plus sa prise de distance  vis-à-vis de la Tariqa Chadhiliyya-el-jazouliyya, incontournable au Maroc, et  son interdiction des visites des Saints en vue de leur bénédiction ou  intercession heurta les couches populaires qui constituaient l’essentiel des  adeptes des confréries.  S’ajoute à cela  le fait qu’il s’afficha comme le « sceau des Soufis ». (3) Tout le  long chapelet de ses éminents prédécesseurs s’étiola. Plus de Ghazzali, d’El  Jounaïd, de Sidi Abdelkader El Jilani, d’Ibn Arabi, d’El Hallaj et tant et tant  d’autres. Pourtant, « Le dernier de cette Nation ne vaudra que par ce qu’a  valu son premier » disait le Prophète. Cette approche peut-elle  émaner  d’un savant  exemplaire …éducateur hors pair …rempart contre les  dérives ? ».

Quant à son  patriotisme, nous ignorons s’il avait entrepris quoi que ce soit contre le  colonialisme ottoman alors que son propre fils Ahmed, avait  soutenu un siège de Aïn Madhi qui dura un  mois, en 1825 contre le Bey Hassan, au bout duquel il accepta de payer un
tribut annuel au Beylik. Ce même fils leva une armée et marcha sur Mascara où  il fut soutenu par les Hchems. Le Bey  Hassan finira par le tuer et extermina son armée qui n’eut pas de  survivants (1827). Et quand les Français occupèrent le Pays, le successeur de  Tijani, refusa de se soumettre à la règle religieuse en participant au combat avec  les autres Algériens contre l’ennemi commun de l’Islam. L’Emir fit le siège de  Aïn Madhi du 25 juin 1838 et finit par l’occuper du 10 au 20 janvier 1839. (4).

Sidi Ahmed  Ben Youcef.
Né à El Kelaa dans les Bani Chougrane, entre Mascara et Relizane il fut  un personnage controversé. « Qui me connaît ira jusqu’à le  regretter » disait-il.  S’affichant  comme « Lieutenant du Prophète », il proclamait préserver de l’Enfer.  Il se sentait lui-même incompris et inintelligible. Des doutes planent sur ses  origines et sa descendance. Moralement il se dédoubla en saint orthodoxe et  patron d’observances suspectes et scandaleuses. En tant que mystique il ne fit pas  école et ne fut jamais maître à penser dans la postérité. N’a-t-il pas soutenu  que le Saint était  exempté de  pèlerinage parce que c’est à la Kaaba de faire la circumambulation (Tawaf)  autour de lui ? Ainsi donc au Prophète (ç) qui nous enseigne que « le  Hadj c’est Arafat » Sidi Ahmed le circonscrit au seul Tawaf. Etait-il  connu de son vivant ? Si oui pourquoi a-ton commencé par l’enterrer, à sa  mort en 1524, dans un endroit jouxtant une décharge d’ordures ? C’est son
seul hagiographe, Sabbagh, qui pourrait être derrière sa « célébrité  posthume ». A-t-il participé au Jihad pour défendre la Patrie alors que
les Ottomans venaient de s’en emparer ? Que doit-on conclure quand  l’auteur de l’article le cite étroitement avec Ibn Arabi, l’Emir Abd-El-Kader,  Sidi Abou Médiène et Tijani ? (5). Sidi Ahmed Ben Youcef, est-il mis dans  le lot, par régionalisme primaire ? Tout laisse penser à le croire à moins  que…

Sidi Abou Médiène.

Né en 520 /  1120 à Cantillama (près de Séville), il débuta sa vie comme berger ne  connaissant ni la prière ni le Coran (6). Ayant eu l’occasion de voir des  ascètes en pleine dévotion, il sentit en lui une force qui le poussait à  changer de chemin. Il abandonne son activité et prend la direction du Sud. Arrivé  près de la mer il rencontra un vieillard habitant une tente auquel il se  confia. Le vieil homme lui conseilla d’aller à Fès et, arrivé là, il fréquenta assidûment son école sous la direction de grands maîtres. L’un d’eux, Abou  Ya’za le mit sur la voie et, après quelques années, il partit pour la  Mecque où il rencontra Sidi Abdelkader El Jilani (471 / 1078 -561 / 1165) avec
lequel il eut de sérieux entretiens. Après ce voyage en Orient, il retourna au  Maghreb et décida de s’installer définitivement à Bejaia où il passa  pratiquement tout le restant de sa vie. Sa dévotion lui valut une célébrité  foudroyante et fit affluer vers lui des gens venus des contrées les plus  lointaines. On estime qu’il a formé un très grand nombre d’élèves dont plus de  1000 accédèrent à la célébrité. La qualité de son enseignement, la manière dont  il le dispensait et le nombre impressionnant de ses adeptes déplurent aux Fouqaha.
Ils en référèrent au Sultan Yacoub El-Mansour qui le convoqua à Marrakech où il  décida de s’y rendre, nullement inquiet du sort qu’il savait l’attendre. Arrivé  près d’El Eubbad, dans les environs immédiats de  Tlemcen, il rendit l’âme en l’an 561 / 1198  et devint le Saint patron de la ville sans y avoir jamais habité. (6).

Qualifié de « Cheïkh Ec-Chouyoukh » (Le Maître des  maîtres) par Ibn Arabi lui-même qui lui rendit visite en 1194 sur sa route pour
l’Orient-sans jamais enseigner à Bejaïa comme le stipule l’auteur de  l’article-, il fut la source initiatique de Chadhili ; de même qu’il fut
l’inspiration de la Khawatiriyya et ainsi la spiritualité d’Abou Médiène allait  s’ancrer à travers l’Egypte et la Syrie de manière très profonde.

Abderrahmane Thaâlibi.

Il naît en 1384 aux Issers, étudia à Bejaïa,  haut lieu de culture et de science, dès 1399, auprès de grands maîtres tels  Ahmed Ben Idris, Al Oughliçi et Al M’Chadalli. Il construisit une Zaouïa à  Djoua dans les environs de Bejaïa. Il poursuivra ses études durant deux
décennies qui le mèneront à Tunis, au Caire et en Orient. Dans la première ville  il passera huit années (1406-1414) auprès d’Al Oubbi et d’El Ghobrini  tous deux élèves du célèbre Ibn Arafa  (716-803/1316-1400). Au Caire il aura pour maître Abdellah El-Bisati. Après un
passage par la Mecque, il est de retour à Tunis en 1416, où deux grands noms  sont les érudits de la ville : Al-Bourzouli (mort en 844/1440) et  Al-Kalchani. Il obtient une ijaza du savant tlemcénien Ibn Marzouk (le  petit-fils). Dans sa « Rihla », de Grenade à Baghdad, il embrasse, à  travers une méticuleuse bibliographie toutes les transmissions scientifiques du  monde arabe où il n’oublie pas ses maîtres directs et indirects tels Ibn Arafa,  Ibn Atiyya (auteur d’une exégèse du Coran) et Ibn El-Hajib (mort en 1249). Il  eut de prestigieux élèves parmi lesquels on peut citer le grand mystique  marocain Zarrouk (mort en 799/1493) et le grand théologien tlemcénien  Es-Sanoussi (mort en 795/1489), auteur de « Oum El Barahine », connu  dans tout le monde musulman et qui est venu à point nommé secouer ce monde
musulman d’une profonde léthargie. Adepte d’El Ghazzali, il se prémunit contre  l’irrationnel. Il nous légua une exégèse du Coran, Al Ouloum El Fakhira, El  Fihrisit etc. Il se distingua par ses attaques contre les injustices du pouvoir  et des puissants. (5). Nous sommes ici en face d’une exceptionnelle figure de  notre patrimoine culturel sur laquelle il reste beaucoup à dire pour l’exemplarité.

          Remarques générales.

Ibn Arabi avait deux oncles maternels à  Tlemcen dont l’un était roi de la ville : Yahya Ben Yagghane qui abandonna  sa charge pour vivre du produit de la vente du bois qu’il ramassait et le  deuxième s’appelait Mouslim Al-Khaoulani. Il se rendit peu avant  590/1193 en Afrique spécialement pour y rencontrer son Cheïkh spirituel Sidi  Abou Médiène. La même année, Ibn Arabi est à Tunis en passant par Bejaïa où il
n’est pas resté longtemps – certaines sources soutenant que c’était à cause du comportement  des Fouqaha vis-à-vis du Cheïkh Ec-Chouyoukh -. A cause des troubles que  connaissait Tunis, il retourna à Séville en passant, au préalable, par Tlemcen  pour se recueillir sur les tombes de ses oncles. A la fin de 590/1193, il était  en Andalousie. Il eut l’occasion de rencontrer le Sultan qui avait fait  convoquer Sidi Abou Médiène qu’il sermonna vertement. Et, c’est là, qu’il  décida de quitter définitivement l’Occident en 594, année de  la mort de  son maître vénéré. Il partit alors pour un voyage d’adieu en Andalousie et en  1200, on le voit à Marrakech en compagnie d’Aboul Abbas Es-Sebti puis à Bejaïa  au mois de Ramadhan 1201. (7)  Aucun de  ses biographes sérieux ne l’a vu enseigner ni à Tlemcen ou Bejaïa comme
l’avance l’auteur de l’article.

Chacun des mystiques cités a sa dimension  propre. Ceux qui nous fascinent sont ceux qui n’ont jamais envisagé de faire  école ou qui ont semé des sagesses qui feraient pâlir les rédacteurs  d’instruction civique pour la postérité. Par corrélation, les autres ne peuvent  émarger qu’à notre scepticisme. Pour certains, parmi ces derniers, qui n’ont  pas été investis de mission sacrée, nous espérons voir leurs bons adeptes oser  apporter les correctifs nécessaires pour étendre leurs vues au plus grand  nombre. Il est d’ores et déjà admis que ces vœux pieux ne s’adressent pas à  ceux qui sont chloroformés par le seul dieu qui mène aujourd’hui le  monde : l’argent.

Lequel de ces mystiques se moule  parfaitement dans ce que l’auteur lui a attribué ? Le patriotisme qui leur  est reconnu est une simple vue de l’esprit. Le Jihad aussi. Chaque lecteur aura  sa propre réponse. Quant à nous, nous nous questionnons : quel message a  voulu passer Monsieur Mustapha Cherif ?

Postface.

Par le plus pur des hasards, et  une fois ce texte totalement bouclé, nous sommes tombé sur deux courriels, l’un  émanant de Monsieur Mustapha Cherif adressé au regretté Hadj Habib Hirèche de  la Fondation Emir Abd-El-Kader d’Oran et la réponse que ce dernier lui a
adressée le 29 mai 2005 où pertinence et sagesse se conjuguent avec une rare  maîtrise du sujet abordé. Le même jour, sur « El-Watan », nous avons  pris connaissance du livre « Rencontre avec le Pape » écrit par  Monsieur Mustapha Cherif suite à l’audience que Sa Sainteté a accordée à notre  compatriote.

Si nous avions pris auparavant  connaissance du message de Hadj Habib Hirèche, nous n’aurions jamais élaboré  cette réponse tant la sienne brillait par sa limpidité.

En ce qui concerne l’article  paru sur « El Watan », il est faux que l’auteur soit le premier arabe  à être reçu par le Pape et qu’il est l’initiateur du dialogue islamo-chrétien.  Il faut lire l’Histoire. Pour rester dans un cadre algérien, c’est l’Emir qui  fut, directement ou indirectement, l’initiateur du dialogue des Religions,  suivi par Si Abdelmadjid Meziane qui, alors qu’il était Président de la
Fédération FLN du Maroc, fut chargé d’une mission secrète, à Genève, où il  rencontra le Père Chenu, qu’il convainquit de faire jouer à l’Eglise un rôle de  solidarité avec la cause algérienne pour d’abord laver les péchés commis par  ceux qui avaient béni les colonisations et jeter des ponts entre les religions  ensuite. Suivirent d’autres hommes tels Michel Lelong, le Cardinal Duval etc. Ces  quatre derniers avaient une caractéristique commune : aucun d’eux n’avait  succombé au vertige des cimes et celles qu’ils avaient atteintes étaient
particulièrement élevées. Enfin rappelons que l’Eglise a eu quelques papes  arabes et d’autres d’origine juive tels les Borgia.
Sidi-Bel-Abbès, le 15 avril 2011.

Sources :

  1. Fusûs Al Hikam. Commentaire de Aboul Alaa Afifi. Editions Dar El Kitab El Arabi. Beyrouth. 2ème édition 1400/1980 (La traduction de l’arabe en
    français est de l’auteur de l’article.)

1.2
Nous sommes redevable de la traduction du texte du
Docteur Afifi à un jeune et bon ami, Monsieur Abdelkrim Foudhili, chercheur
émérite et auteur de très sérieuses traductions
d’œuvres pointues de l’arabe au français et fin connaisseur d’une très
large panoplie d’auteurs à travers les siècles les plus féconds de l’Histoire
des Arabes.

  1. Le Soufisme en Egypte et en Syrie sous les derniers
    Mamelouks. Par Eric Geoffroy. Préface de Michel Chodkiewicz. Institut Français
    de Damas. 1995.
  2. Le Maroc avant la colonisation 1792-1822. Par Mohamed
    Al Mansour. Edition originale en anglais. Traduction à l’arabe de Mohamed
    Houbeïda. 1ère édition 2006. Centre Culturel Arabe.
    Beyrouth-Casablanca. (La traduction de l’arabe au français est de l’auteur de
    l’article.)
  3. Histoire de l’Algérie Contemporaine. Tome 1. Conquête
    et colonisation (1827-1871). Par Charles André Julien. Editions PUF. Paris.
    1964.
  4. L’Intérieur du Maghreb XVème – XIXème siècle. Par
    Jacques Berque. Editions Gallimard.1978.
  5. Encyclopédie du Soufisme. Abdelmoun’im Al Hanafi.
    Edition Medbouly. Le Caire. 2004.
  6. Ibn Arabi. Par Asin Palacios. Traduction de l’espagnol
    et introduction par Abderrahmane Badawi. Edition de la Librairie
    anglo-égyptienne. 1965. (La traduction de l’arabe au français est de l’auteur
    de l’article).

 

 

 

 

 

 

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